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Les Turcs refusent un Kurdistan autonome
Interview Olivier Roy (Directeur de recherche au CNRS), propos recueillis par François Dufay, publiée dans Le Point n° 1593, 28 mars 2003

Le Point : A quand remontent les relations conflictuelles entre Turcs et Kurdes ?
Olivier Roy : Pas à l’empire ottoman, en tout cas. Celui-ci, multiethnique, jouait la carte du tribalisme. Il a favorisé les chefs de tribu kurdes, qui tenaient en quelque sorte le rôle de gardes-frontières avec la Russie, l’Iran et les Arméniens. Une milice de cavalerie kurde, les Hamidiye, impliquée d’ailleurs dans le massacre des Arméniens, servait fidèlement le sultan. Les révoltes, quand il y en avait, étaient des révoltes fiscales, classiques.
Tout a changé après  1918 avec la création de la Turquie moderne. Les Kurdes se sont retrouvés en porte-à-faux avec l’Etat-nation créé par Atatürk, sur le principe « Un peuple, une langue, un territoire ». Les Alliés ont envisagé un moment de créer un Kurdistan indépendant, mais, face au triomphe du kémalisme, le traité de Lausanne (1923) a définitivement enterré les aspirations kurdes et arméniennes. A cette époque, dans les années 20, a été créé un Irak sous contrôle britannique. Quand la monarchie irakienne a été renversée en 1958 par le parti Baas, un parti nationaliste arabe, les Kurdes ont été pris au étau. Le nationalisme kurde s’est bâti en miroir des autres nationalismes, contre le kémalisme et contre le baasisme. Le soi-disant « peuple rebelle depuis la nuit des temps », c’est une fable, propagée par les nationalismes kurdes d’aujourd’hui !

Le Point : Qu’est-ce que le conflit actuel risque de modifier au statu quo dans la région ?
Olivier Roy : Le paradoxe est que ce conflit survient alors que, côté turc, la question kurde était en passe d’être sinon réglée, du moins désamorcée.
Première raison à cela : depuis les années 80, l’identité kurde est admise. Le parlement vient d’autoriser la langue kurde, sous la pression de l’Europe. Un parti, le Hadep, représente les Kurdes au Parlement – certes, il vient d’être interdit, de façon quasi rituelle… Mais on a désormais le droit d’employer le mot « Kurde », et non « Turc des montagnes », sans aller en prison ! Précisons que le Parti islamiste de la justice et du développement, arrivé au pouvoir à l’automne dernier, est beaucoup moins crispé sur la question kurde que les nationalistes laïques.
Deuxième raison : la défaite du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement de guérilla marxiste-léniniste, et l’arrestation de son chef, Ocalan.
Troisième raison, enfin : le grand programme de développement du Sud-Est lancé depuis des années à coup de barrages pharaoniques en attirant les investisseurs.
La première guerre du Golf avait en effet mis fin au développement économique du Sud-Est, entraînant la fermeture de la frontière et la création d’une entité kurde sous protection américaine où se sont réfugiés les combattants du PKK. Les Turcs, avec l’assentiment des Américains, ont alors créé une zone tampon en territoire irakien. On estime qu’il y’avait, avant le déclenchement de cette guerre, déjà 5 000 soldats turcs en territoire irakien.

Le Point : Mais comment interpréter l’attitude d’Ankara ces jours-ci ?
Olivier Roy : Aujourd’hui, la grande inquiétude des Turcs est que la guerre en cours n’aboutisse à la mise en place d’un Kurdistan autonome garanti par la communauté internationale, sanctuaire qui abriterait les opposants et dans lequel ils ne pourraient plus intervenir. Ce serait à coup sûr un foyer de tension et un pôle d’attraction pour les Kurdes de Turquie.

Le Point : Quelle est la parade à cela ?
Olivier Roy : Dans le fond, les Turcs préfèreraient un pouvoir fort à Bagdad, pour continuer la bonne vieille politique qui consistait à prendre les Kurdes en tenaille.
Mais ils entendent les Américains dire qu’ils veulent installer la démocratie en Irak : autant dire un Etat faible…
En fait, les Turcs sont coincés : soit ils n’interviennent pas, au risque de laisser les choses aller de mal en pis pour leurs intérêts. Soit ils interviennent, en faisant preuve du manque d’imagination stratégique qui les caractérise, comme le prouve assez l’occupation de Chypre… Intervenir, cela consisterait à prendre des gages, en l’occurrence les villes de Mossoul et de Kirkouk.
Les Kurdes en ayant été chassés par Saddam Hussein, Mossoul est désormais une ville arabe. Les Kurdes réclament aujourd’hui le droit de s’y réinstaller. Mais les Turcs ont une carte dans leur manche : ils ont littéralement inventé une minorité turque, en tout cas turcophone, les Turkmènes, qui seraient au nombre de 1 à 3 millions dans le nord de l’Irak. D’après mes calculs, ils ne sont en réalité guère plus de 300 000.
Depuis quatre à cinq ans, les milieux dirigeants turcs agitent l’idée qu’ils ont le devoir de protéger cette minorité. Un « front turkmène » a même des bureaux à Ankara ! Ce qui revient à dire : le nord de l’Irak n’est pas kurde. Cet argument pourrait donner à la Turquie un prétexte à intervenir, si les choses dégénéraient entre Kurdes et Arabes.

Le Point : Et le pétrole, abondant dans le sous-sol de cette zone ?
Olivier Roy : A part dans les milieux nationalistes d’extrême droite, personne ne parle en Turquie de mettre la main sur les ressources pétrolières du nord de l’Irak. En tout cas, pas dans les milieux gouvernementaux. A l’inverse, les Kurdes irakiens veulent contrôler directement une part de la production.

Le Point : En dévoilant ses ambitions de puissance moyen-orientale, la Turquie ne jette-t-elle pas le masque de candidat modèle à l’entrée dans l’Europe ?
Olivier Roy : Je suis en totale désaccord avec cette thèse défendue par mon vieil ami Gérard Chaliand. En s’opposant aux Américains, Ankara s’est justement interdit de jouer un rôle décisif au Kurdistan irakien. Ce qui me frappe dans les événements actuels, c’est que les Turcs refusent de jouer les auxiliaires des Etats-Unis, considérant cette guerre comme une idiotie. Ils n’ont pas laissé les troupes américaines lancer leur attaque depuis leur territoire, se contenant d’ouvrir leur espace aérien. D’où la fureur des dirigeants américains, qui considèrent la Turquie comme un ancrage essentiel pour leur politique régionale. Ils auraient été ravis si elle avait occupé Mossoul et Kirkouk. Mais la Turquie n’arrive pas à se concevoir comme une puissance moyen-orientale, rôle que les Américains aimeraient bien lui faire jouer, en corrélation avec Israël, pour « coincer » les régimes arabes.
A l’inverse, l’Union européenne n’aurait jamais voulu d’une Turquie avec 70 000 gommes à Mossoul ! Or les Turcs se contentent de demander la création d’une zone tampon d’une vingtaine de kilomètres de profondeur, qui excite déjà dans les faits.

Le Point : Mais la Commission de Bruxelles condamne cette ingérence, soulignant qu’elle « apporterait des complications supplémentaires » à une adhésion à l’Union européenne.
Olivier Roy : Bien sûr. Mais, au-delà de ces frictions, ce que demande l’Europe, c’est qu’il existe une frontière entre elle et l’Orient. La question est de savoir si celle-ci passe en Slovénie ou quelque part du côté d’Erzurum, la dernière grande ville turque avant l’Iran, qui en arabe signifie « la terre des chrétiens »… En verrouillant leur frontière, les Turcs adoptent à mon sens une position défensive beaucoup plus compatible avec leur entrée dans l’Europe que s’ils étaient montés dans le train américain.
 

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