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L'affaire Öcalan, ou la malédiction kurde
Publié dans Le Monde du 18 février 1999

ENLEVE au Kenya par les services trucs dans des circonstances encore mystérieuses, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, a été conduit, mardi 16 février, selon la presse, dans l’île d’Imrali, en mer de Marmara. La capture d’Abdullah Öcalan a été saluée par l’ensemble de la classe politique à Istanbul, qui y voit une étape « historique » dans la lutte contre l’organisation séparatiste. Dans un entretien au quotidien espagnol El Mundo, le premier ministre truc, Bülent Ecevit, estime, mercredi, que la capture d’« Apo » « sera une solution au problème kurde ».

Le Monde raconte les quatre mois d’errance d’ Abdullah Öcalan, l’indésirable, jusqu’à sa capture, lundi 15 février au Kenya. A la fin d’octobre 1998, il avait été contraint de quitter son refuge en Syrie pour Moscou puis pour des destinations incertaines, dans un long voyage sans visa.

Plusieurs responsables occidentaux ont appelé la Turquie au respect des droits démocratiques. A Paris, le ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, a demandé à Ankara de grandir un procès équitable au chef du PKK. « Les pays de l’Union européenne ont toujours condamné les actes de terrorisme commis par cette organisation. La France, déclare-t-il , attend cependant de la Turquie que les procédures qu’elle pourrait entamer contre M.Öcalan respectent rigoureusement toutes les règles de l’Etat de droit telles que les Etats démocratiques les garantissent. »

L’ambassade de Grèce en Suisse était toujours occupé mercredi matin ainsi que celle de Londres, où une cinquantaine de sympathisants du PKK retenaient un gardien en otage.

PKK selon la  presse turque, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, a été conduit, mardi 16 février, dans une prison d’Imrali, une île presque déserte de la mer de Masmara. Les circonstances de son enlèvement au Kenya par les services turcs restent mystérieuses.
A ISTANBUL, la classe politique s’est félicitée de l’arrestation de l’ »ennemi public numéro un ». Mais sa capture pourrait marquer un infléchissement de la politique à l’égard des Kurdes.
EN GRECE, l’opposition conservatrice et la gauche ont critiqué le gouvernement de M.Simitis, jugé en partie responsable de l’arrestation d’Öcalan et des critiques formulées par les Kurdes. Des députés grecs ont parlé de « fiasco », voire de « honte nationale » et réclamé la démission du ministre socialiste des affaires étrangères, Théodore Pangalos.

Turquie : la capture d’Öcalan laisse entière la question kurde

A Istanbul, la classe politique a salué à l’unanimité l’enlèvement et l’arrestation « historique » du chef du parti des travailleurs du Kurdistan. Selon certains dirigeants, le régime a maintenant l’opportunité de « tendre la main » à la population du sud-est anatolien.

Istanbul, de notre correspondant
Agé de soixante-treize ans, le premier ministre turc, Bülent Ecevit, sentait personnellement qu’il s’agissait d’un moment historique et d’un succès retentissant. C’est donc d’une voix émue, l’air tendu, qu’il a annoncé, mardi matin, la nouvelle que de nombreux Turcs attendaient : « Depuis 3 heures ce matin, le chef de l’organisation séparatiste se trouve en Turquie. » On ne connaît pas les circonstances exactes de l’arrestation d’Abdullah Öcalan au Kenya. Seules certitudes : l’opération a été organisée dans le plus grand secret ; en Turquie, dix personnes seulement étaient au courant ; appartenant apparemment à l’industriel Cavit Cagar, l’avion privé qui a ramené Öcalan avait été choisi pour son absence de signes d’immatriculation turque.

Vers 3 heures du matin, le pilote utilisant un code »mission spéciale », a demandé l’autorisation de se peser à l’aéroport Atatürkà Istanbul. Il est ensuite resté plus d’une heure sur la piste avant de reprendre son vol vers une destination inconnue. Bien que les autorités ne l’aient pas confirmé l’avion se serait dirigé vers la base aérienne de Bandirma, sur les rives de la mer de Marmara.

Selon des témoins, une ambulance aurait conduit, quelques heures plus tard, le prisonnier au port de Bandirma où, menotté, vêtu d’un costume sombre et la tête couverte, le chef du PKK aurait été embarqué sur une frégate de la marine turque, escortée par les Zodiacs des forces spéciales. Le lieu de détention d’ « Apo » n’a pas été révélé. La presse turc affirme cependant qu’il pourrait se trouver à Imrali, une petite île presque déserte située près d’Istanbul sur la mer de Marmara.

La nouvelle de la capture d’Abdullah Öcalan, qui porte un rude coup au PKK – a été accueillie avec un plaisir évident en Turquie, notamment par les familles des soldats tombés au combat. Dans certains quartiers, la population est descendue dans les rues, brandissant des drapeaux au son des tambours traditionnels. Certains exigeaient qu’ »Apo » soit livré à la population pour une exécution sommaire. D’aucuns pensant qu’un simple séjour en prison serait trop généreux pour celui que le régime tient pour personnellement responsable de la mort des quelques 30000 victimes d’un conflit qui dure depuis 1984.

Les Kurdes sympathisants au PKK étaient pour leur part sous le choc. Dans les quartiers de Gazi et Yenibosna à Istanbul, quelques manifestants ont brûlé des véhicules, mais les incidents sont restés limités. En revanche, un détenu kurde s’est immolé par le feu à la prison de Diyarbakir.

« La fin d’une époque »
Le monde politique turc, de son côté, a salué à l’unanimité ce moment « historique ». Le présidant Suleyman Demirel a déclaré que l’arrestation d’ »Apo » marquait « une étape importante » dans la lutte contre le PKK. Tansu Cillier chef du Parti de la juste voie (DYP), a félicité l’état-major de l’armée pour son succès. Le dirigeant social-démocrate, Deniz Baykal, a exprimé l’espoir que ce développement positif marquait la » fin d’une époque » : « A partir de maintenant, nous devrons en priorité nous efforcer de résoudre les problèmes dans le Sud-Est anatolien. »

Contrairement aux scènes de liesse populaire qui avaient suivi l’annonce de l’arrestation d’Öcalan à Rome, en novembre 1998, et qui s’étaient rapidement transformées en manifestations de colères lorsque l’Italie refusa d’extrader le dirigeant Kurde, la capture d’ « Apo » n’a suscité que des réactions modérées. Les autorités paraissaient conscientes de la responsabilité qui pèse désormais sur la Turquie. Le procès du dirigeant du PKK, devant la Cour de sûreté de l’Etat, mettra la Turquie sur la sellette. L’arrestation d’Öcalan va relancer le débat sur la peine de mort, qui sera certainement requise vu les lourdes charges retenues contre lui. Bien qu’elle n’ait pas été abolie, aucun prisonnier n’a été exécuté en Turquie depuis 1983.

L’arrestation d’Öcalan et l’affaiblissement évident du PKK pourraient fournir aux autorités, qui avaient jusqu’ici refusé tout compromis, une occasion en or de tendre la main à la population kurde du Sud-Est anatolien. Bülent Ecevit a lancé un appel aux combattants du PKK, leur demandant de déposer les armes. « Vous êtes arrivés au bout d’une voie sans issue », a-t-il déclaré, suggérant que les autorités pourraient se montrer généreuses à leur égard. 

« Un procès juste »
Le président de l’Assemblée nationale, Hikmet Cetin, lui-même d’origine kurde, a suggéré une prolongation de la loi dite « pour les repentis », promulguée en 1995, qui n’est plus en vigueur et qui permettait aux militants n’ayant pas été condamnés d’échapper à la justice, pour autant qu’il fournissaient des informations et renonçaient à la lutte armée. Ceux qui ont participé à des opérations ou qui ont été arrêtés pouvaient ainsi bénéficier de réductions de peine. Bien que le parlement ait officiellement achevé ces travaux, à quelques semaines des élections du 18 avril Hikmet Cetin a proposé une session extraordinaire pour adopter cette loi.

Si l’opération Öcalan est un succès spectaculaire pour la Turquie, le véritable défi ne fait que commencer. Ankara devra prouver à la communauté internationale que, malgré la haine et l’hostilité exprimée à l’égard d’ « Apo », la justice turque est capable de lui assurer un procès juste. Répondant aux questions des journalistes, le premier ministre a notamment annoncé que le dirigeant kurde ne serrait pas interrogé par les services de renseignements, mais par des magistrats du ministère de la justice.

Dans le Sud-Est anatolien, les autorités devront transformer une politique jusqu’ici basée essentiellement sur la peur et la répression en une politique susceptible de convaincre la population locale, écrasée et appauvrie par les années de conflit, bref leur prouver que l’Etat turc est aussi à leurs côtés. Les élections d’avril seront donc un test important.

Mais le rejet, mardi, par la Cour constitutionnelle d’un appel déposé par le parti prokurde Hadep, l’interdiction, démontre que les institutions étatiques demeurent pour l’instant peu enclines au compromis. La question est donc de savoir si le gouvernement truc saura négocier ce tournant important que marque l’arrestation d’Abdullah Öcalan. Nicole Pope

Confusion totale sur les circonstances de l’enlèvement

Les circonstances de l’arrestation du dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, Abdullah öcalan, demeuraient toujours un mystère, mercredi 17 février, les gouvernements grec et kenyan donnant des versions contradictoires.
Deux faits seulement son indiscutables : Apo avait bien trouvé refuge à l’ambassade de Grèce au Kenya le 2 février. Lundi 16 février, il est sorti de la chancellerie pour se diriger vers l’aéroport, où il devait prendre un avion pour une destination qui, selon certaines versions, aurait dû être les Pays-Bas, selon d’autres demeurait inconnue.

Le porte-parole du gouvernement grec, Dimitris Reppas, a déclaré, mardi, qu’Athènes n’avait « aucune responsabilité » dans l’arrestation d’Abdullah Öcalan lequel « a décidé de quitter la résidence de l’ambassadeur grec à Nairobi » lundi. « Depuis ce moment, le gouvernement grec n’a aucune information ni aucune responsabilité » quand à la suite des évènements, a ajouté le porte-parole, soulignant qu’ « il est de la responsabilité du gouvernement kenyan de dire ce qui s’est passé ».

Selon M. Reppas, Athènes avait trouvé un pays africain d’accueil pour le chef du PKK, à qui l’asile n’a été accordé à l’ambassade de Grèce au Kenya qu’à titre  « provisoire ». S’il avait accepté la proposition grecque de s’installer dans un pays africain autre que le Kenya, « il serait aujourd’hui en totale sécurité », a ajouté M. Reppas, qui a aussi déploré que Abdullah Öcalan ait été à l’origine de fuites sur sa présence à Nairobi, Athènes n’ayant même pas informé de cette présence ses partenaires de l’Union européenne.

La presse turque a évoqué plusieurs hypothèses concernant l’arrestation, indique notre correspondante à Istanbul, Nicole Pope. Selon certains journaux, les Américains, qui depuis l’attentat contre leur ambassade à Nirobi, en août 1998, ont un système de renseignement efficace au Kenya, ont appris la présence d’Öcalan à l’ambassade de Grèce et en ont informé les Turcs. L’aide des Américains, toujours d’après la presse, expliquerait pourquoi le premier ministre turc, Bûlent Ecevit, a administré une douche froide au vice-premier ministre irakien, Tarek Aziz, venu lui demander de ne pas autoriser les avions américains et britanniques à utiliser la base d’Incirlik pour leurs raids contre l’Irak.

D’autres journaux indiquent que les autorités kenyanes ont pris Abdullah Öcalan de force à l’ambassade de Grèce au Kenya. Selon d’autres versions, elles auraient convaincu le chef du PKK qu’elles le feraient partir pour les Pays-Bas et il serait volontairement sorti de son abri. Le ministre grec des affaires étrangères, M. Pangalos, a indiqué, lui, que le dirigeant séparatiste kurde ne s’est pas embarqué, comme prévu à l’aéroport de Nairobi – mais pour quelle destination ? -, car la voiture à bord de laquelle il se trouvait « s’est écartée soudain du cortège et a disparu ».

Le ministre kenyan des affaires étrangères, Bonaya Godana, a indiqué que l’ambassadeur de Grèce à Nairobi… se trouvait à bord de l’avion qui a assuré le transport d’Öcalan, ce qu’Athènes a démenti. Didier Kunz

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