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Avril 2003, l'Histoire semble sourire aux Kurdes

Durant le XXe siècle, les Kurdes ont été trahis, massacrés et surtout oubliés. Peut-être retrouveront-ils leurs biens dans le futur Irak.

THE OBSERVER, Londres (publié dans Courrier international, Avril 2003)

Dans un rapport à la Société des nations (SDN) de 1930, un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères britannique manifestait sa stupéfaction : ainsi les grandes puissances allaient-elles désormais être tenues de respecter leurs promesses, quelle idée farfelue ! Après la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres avait promis aux Kurdes un Etat. Mais cette promesse était soumise à conditions. La SDN devait être convaincue qu'ils étaient capables d'être indépendant. Or l'institution genevoise éprouvait pour les Kurdes la même condescendance que Rudyard Kipling envers les indigènes dans Le Fardeau de l'homme blanc . "Même s'il faut reconnaître qu'ils possèdent de solides qualités, les Kurdes irakiens sont complètement dépourvus de cohésion politique, qualité indispensable à un gouvernement autonome. Leurs perspectives sont essentiellement tribales. Leur mode de vie est primitif, et ils sont pour la plupart illettrés et naïfs. [Dans ces circonstances] il n'est pas dans l'intérêt des Kurdes d'encourager l'idée stérile d'une indépendance."
La cruauté envers les Kurdes est depuis lors devenu une habitude. Les 25 millions de Kurdes sont le plus grand peuple sans Etat de la planète. Disséminés en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie - et opprimés dans ces quatre pays -, ils ont été constamment manipulés et persécutés tout au long du XXe siècle.
Au début des années 70, le régime baasiste irakien devenait trop proche de l'Union soviétique au goût des Américains et menaçait le chah d'Iran, allié des Etats-Unis. Henry Kissinger et Richard Nixon encouragèrent alors les Kurdes irakiens à se révolter. Mais, lorsque, finalement, Saddam Hussein parvint à un accord avec Washington, les conseillers américains, israéliens et iraniens se retirèrent du Kurdistan irakien. Saddam boucla les frontières et réprima la rébellion dans le sang. Si pendant la guerre froide tous les coups étaient permis, la trahison d'un allié des Etats-Unis n'en demeurait pas moins choquante. Au point qu'une commission d'enquête du Congrès déclara que "le président Nixon, son secrétaire d'Etat Kissinger et le chah espéraient, au fond, que [les Kurdes] ne l'emportent pas. Ils préféraient que les insurgés se contentent de maintenir une pression suffisante pour saper les ressources de [l'Irak]."
En 1988, Saddam Hussein tua environ 100 000 Kurdes lors de la campagne Anzal, destinée à arabiser le nord de l'Irak. Le terme souvent galvaudé de génocide semble ici parfaitement approprié. Après la première guerre du golfe, en 1991, les Kurdes, comme le reste de l'Irak, prirent au mot George Bush père et se soulevèrent quand il appela "l'armée et le peuple irakiens à prendre leur destin en main" . Ils furent à nouveau massacrés. En 1996, les Kurdes se massacrèrent entre eux. L'indifférence face au problème kurde était devenue une constante des relations internationales. Le proverbe kurde "Nos seuls amis sont les montagnes" n'avait jamais été si proche de la réalité. Mais, depuis 1996, les Kurdes ont vécu un retournement de situation remarquable. Faire des prédictions en ces temps troublés est inutile, mais il semblerait malgré tout que l'Histoire leur soit enfin devenue clémente. En dépit de l'hostilité de la Turquie, de Saddam Hussein, de l'Iran et des fondamentalistes musulmans, ils ont réussi à construire un gouvernement autonome relativement harmonieux dans le nord de l'Irak.
Au début de cette deuxième guerre du Golfe, on pensait que les Turcs allaient occuper leur mini-Etat afin de décourager toute velléité d'indépendance au sein de leur propre population kurde. Mais, comme Ankara n'a pas réussi à s'entendre avec Washington, la menace s'est évanouie et les troupes américaines sont devenues les protecteurs des Kurdes. Les dirigeants kurdes ont habilement placé leurs milices sous contrôle américain, montrant ainsi qu'ils étaient des alliés sur lesquels les Etats-Unis pouvaient vraiment compter. Depuis, a-t-on appris dernièrement, les Kurdes ont reconquis de petits villages qui avaient fait l'objet, sous le règne de Saddam Hussein, d'une purification ethnique. En fait, c'est comme si les Palestiniens se réveillaient un beau matin et découvraient qu'ils jouissent du soutien de l'unique superpuissance mondiale et que la terre qu'ils croyaient avoir à jamais perdue leur appartenait de nouveau. Cette comparaison n'a rien de fantaisiste. Le régime baasiste a fait de la partie nord de l'Irak encore sous son contrôle de véritables territoires occupés. Au point que même les amis des Kurdes s'inquiètent de ce qui pourrait se passer quand les victimes de la purification ethnique voudront rentrer chez eux et récupérer leurs biens spoliés.
La ville de Kirkouk, riche en pétrole, est, elle, arabisée depuis des décennies. Les purges s'y sont accélérées après la première guerre du Golfe et les Kurdes, les Turcs et les Syriens se sont faits de plus en plus rares dans cette ville qui était autrefois la leur. En début d'année, l'ONG américaine Human Rights Watch a réalisé une série d'entretiens avec les victimes de Saddam. Leurs histoires ne sont pas sans rappeler la Yougoslavie de Milosevic. C'est toujours le même processus : rackets, menaces, expulsion, puis destruction des preuves de l'existence des victimes.
L'histoire d'Asad Karim Salah, un Kurde expulsé de Kirkouk l'année dernière, est emblématique. Pour commencer, les représentants du régime baasiste ont fait pression sur lui pour qu'il change d'identité et prétende être arabe. Ils ont ensuite demandé à l'un de ses deux fils d'espionner ses amis étudiants. Il refusa et fut renvoyé de l'université. Puis la famille apprit que les deux fils devaient s'enrôler dans l'armée. L'un d'entre eux s'enfuit alors plus au nord, dans la zone kurde. Les autorités qui le réclamaient exigèrent son retour et menacèrent la famille de représailles. Le jeune homme refusant d'obtempérer, la famille fut dépouillée de ses biens et contrainte à l'exil.
Human Rights Watch et les autorités kurdes estiment que 120 000 personnes ont été ainsi contraintes de quitter la région de Kirkouk depuis 1991. Le gouvernement irakien a bien sûr pris soin de confisquer leurs titres de propriété. Pour l'administration, ils n'ont jamais vécu à Kirkouk et n'ont donc aucun droit. Ce ne serait que justice que de permettre à ces réfugiés de rentrer chez eux, mais leurs maisons sont habitées par des familles arabes, dont certaines vivent à Kirkouk depuis deux ou trois générations et n'ont nulle part où aller. En mars dernier, l'opposition irakienne et les Turcs ont discuté de la mise en place d'une commission pour assurer le retour des réfugiés et la résolution pacifique des éventuels différends. Fin mars, rien n'avait été fait et, selon Human Rights Watch, Kirkouk était "au bord du désastre. [...] Sans l'élaboration et la mise en place d'un plan organisant le retour progressif et dans le calme de ces civils déplacés, la ville risque d'être le théâtre de violents affrontements interethniques."
Hania Mufti, responsable de l'organisation au Kurdistan, m'a récemment confié que ces avertissements étaient restés lettre morte. Les leaders des partis kurdes ont essayé de tranquilliser les Turcs en leur promettant que leurs forces n'annexeraient pas Kirkouk ni ne s'approprieraient ses puits de pétrole. Mais ils ont aussi reconnu avec bon sens qu'ils ne pouvaient pas faire grand-chose pour empêcher les familles de rentrer chez elles et d'affronter ceux qui leur avaient volé leurs biens. Les Kurdes ont peut-être de la chance pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, mais ils ne sont pas encore tirés d'affaire.

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